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| Mon expérience |
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Mon expérience Il faut pratiquer un sport dont l’effort est long, plus ou moins régulier. Nous étions en hiver, juste après noël, quand j'ai pris conscience de ce que j'étais devenu, un gros. Je voulais faire du sport mais le froid ambiant m'incitait à rester prudemment à l'intérieur. Le choix s’est résumé en un rameur, un vélo d’appartement ou un tapis de courses. Après réflexion, j’ai choisi le tapis de courses. Je ne peux pas dire que la venue de cet appareil encombrant, bruyant, cher, ait ravi mon épouse, mais une fois acheté et livré, il était trop tard pour faire marche arrière. Le tapis trôna dans notre chambre faute de place ailleurs, ce qui n’améliora pas son appréciation sur l’appareil en question puisqu’elle l’avait sous les yeux du soir au matin, que le moindre déplacement de nuit était synonyme de choc et d’invectives avec promesses de vengeance, mais, il faut le dire, cet appareil fut pour moi le sésame de l’amincissement.
Pendant quatre mois, tous les soirs, après un frugal repas, je courus. Il est difficile d’imaginer l’effort que cela représente. Tout, dans cette opération relève d’une forme de courage. Quitter la convivialité de la table quand les autres y sont encore. Renoncer à regarder la télévision, car le bruit de l’engin rend impossible toute autre activité à proximité. Aller se mettre en tenue, alors que la fatigue de la journée se fait sentir, il faut se déshabiller, enfiler short, tee-shirt, chaussettes et chaussures, ouvrir en grand la fenêtre en face de laquelle on déplace le tapis, et se geler en attendant que le corps se réchauffe. L’air froid de la nuit s’engouffre dans la chambre, la rendant glaciale, hostile. La séance commence par quelques minutes de marche. Puis très vite, on accélère la vitesse de la machine pour trottiner. Celle que j’avais achetée ne permettait pas d’organiser des parcours. Il fallait donc le faire soi même. Ô que de combinaisons ai-je du inventer, adapter, supporter. Si la machine est programmée pour monter, descendre, accélérer, freiner, le coureur s’y adapte, mais s’il doit décider lui-même du parcours, il va insensiblement se conformer à sa lassitude et se trouvera toutes les raisons pour diminuer l’inclinaison de la pente, la vitesse, et toute autre contrainte. J’ai couru des milliers de kilomètres dans ma vie, avec plus ou moins de bonheur, mais courir sur un tapis a toujours été une contrainte. L’œil rivé au chronomètre, les secondes durent des heures. Au début de chaque entraînement, on s’efforce de NE PAS Y PENSER. Comment penser à ne pas penser ? Je décidai de cacher le chronomètre par la serviette éponge, mais au bout de vingt minutes on transpire tellement que l’on est obligé de mettre la serviette autour du cou si l’on ne veut pas que la sueur gicle sur le sol, éjectée par le tapis lancé. J’ai décidé d’enlever les piles du chronomètre, mais sans repère la course se résume en une question : Encore combien de temps ? N’ayant pas de programmateur, je devais décider de la durée de la course. Effectuer un parcours dans la nature ou autour d’un stade est rythmé, mais courir sur un tapis, en faisant du sur-place, est absurde. De même que l’oreille interne perd ses repères en fixant le même objet immobile, mur, tableau, chaise, tout en en courant, le temps devient aléatoire et il est difficile de se repérer par rapport à la fin de ce qu’il faut appeler une épreuve. Au bout de quelques minutes, les muscles sont chauds et appellent à plus de vitesse. D’elles-mêmes, les enjambées s’allongent, le pied mord sur la partie avant du tapis, rendant indispensable l’accélération. C’est le moment agréable, on a le sentiment illusoire de la vitesse, de la puissance. Tout à sa certitude, on fait incliner la pente du tapis. La vitesse étant maintenue, le corps sent instantanément la différence, le souffle est plus haletant, le pas plus court, le corps s’incline vers l’avant pour compenser la pente, le regard s’abaisse sur le tapis qui défile, les gouttes du sueur, contenues jusqu’alors par la serviette enroulée autour du coup, tombent à l’envi sur le tapis. Tant pis pour le sol, j’ai besoin d’air, pourquoi n’ai-je pas ouvert d’avantage la fenêtre, j’étouffe dans cette pièce confinée. Il est difficile d’imaginer le volume d’air nécessaire au bon fonctionnement d’un corps qui transpire. Tenir encore quelques minutes, quelques secondes. J’abaisse le niveau de la pente, le plat est revenu. Tout çà n’a duré que cinq minutes, j’aurai juré vingt, ne pas se laisser aller et continuer, accélérer sur plat, incliner au maximum pendant quelques dizaines de secondes, faire un sprint en montée, respirer en ralentissant, ré accélérer. Regard sur la montre. Encore et encore. Il faut tenir quarante cinq minutes. En dessous de cette durée, le résultat n’est pas convaincant. Les dernières cinq minutes sont les pires, il est impossible de lâcher les aiguilles de la montre des yeux, j’ai trop peur de dépasser le temps prévu. Que ces secondes sont longues. Je me jure de ne plus jamais recommencer. Enfin, les quarante cinq minutes sont passées. Quelques minutes de marche pour rééquilibrer mes oreilles internes, et enfin le silence. J’ai envie de m’allonger, mais je suis trempé, il faut bâcler quelques mouvements d’assouplissement afin d’éviter le stockage de l’acide lactique dans les membres, et enfin arrêter. Je peux essorer mon tee-shirt mais avant de prendre une douche, il faut attendre l’arrêt de la sudation. Chaud et froid à la fois. La soirée est passée. Ma femme rentre dans la pièce en se bouchant le nez et va fermer la fenêtre en maugréant d’une voix nasillarde car j’ai gelé la maison et me somme d’aller me laver. En cet instant, c’est certain, je ne recommencerai plus. La pesée du lendemain est la récompense qui m’encourage à réitérer. J’ai maigri, je note mon nouveau poids, si je veux continuer à maigrir, c’est certain, il faut courir à nouveau ce soir et ce soir, pour le plaisir de ce matin j’enfilerai à nouveau ma tenue et m’imposerai cette épreuve, qui tout compte fait, n’était pas si terrible… Il est certain que cette épreuve a développé chez moi le goût de l’endurance, de la permanence. Dès qu’il fut possible de sortir, je courais à l’extérieur et à l’été, j’avais besoin de courir. A partir de midi, j’y pensais, toujours avec un peu d’appréhension, mais dès que mes muscles étaient chauds, j’éprouvai un bonheur sans nom à rattraper les coureurs devant moi, à accélérer quand j’entendais un souffle derrière moi, à augmenter les durées des parcours. En plein été, je me levai tôt et partais courir avant d’aller travailler, le temps est, au contraire de l’exercice du tapis, suspendu, j’aimerai courir des heures, je veux courir des heures, je veux faire un marathon.
Le marathon de New York
42,195 kilomètres. Cette fois, c’est du sérieux. Je ne peux pas parcourir cette distance en étant gras, donc si je parviens à faire un marathon, c’est que j’aurai maigri. Avec mon frère et un copain, nous nous sommes inscrits au marathon de New York, qui a lieu chaque premier dimanche du mois de novembre. Nous avons un an pour le préparer. Après un été passé à courir à l’extérieur, l’idée même de remonter sur le tapis me répugnait. J’ai donc décidé d’alterner afin de ne pas me décourager. Le mardi midi, nous partions faire deux heures de vélo, le mercredi squash, sport exigeant qui ne peut être pratiqué qu’avec une bonne condition physique, le jeudi soir, tapis de course, le samedi, long footing à l’extérieur, quel que soit le temps et l’envie, mais à trois l’exercice est plus aisé que pratiqué seul, et enfin le dimanche, à nouveau squash. Le sport pratiqué ainsi, le problème de l’alimentation se posait différemment, il fallait alimenter le corps en protéines (pâtes, riz, etc.). J’ai passé un hiver complet à stabiliser mon alimentation, mon poids restait stable, aux alentours de 88 kilos, mais je sentais et voyais que la graisse avait laissé la place aux muscles. Quand, en juillet, je commençai à suivre le plan d’entraînement que j’avais choisi pour le marathon, mon poids fondit à 84 kilos en trois mois, j’avais réussi à perdre vingt kilos. J’avais changé, mon corps avait changé. Je voyais mes muscles, il faut dire qu’à ce moment, je me regardai beaucoup dans la glace, j’avais tellement de retard à rattraper. J’ai fait ce marathon avec bonheur. A peine plus de quatre heures pour parcourir ces 42,195 kilomètres. Malgré le froid épouvantable de ce mois de novembre à New York, je me sentais, pour la toute première fois, le maître de mon corps.
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